Mais, tandis que les interminables conséquences d’un monde plus ancien ne cessent de faire valoir leurs effets au titre de rémanences, dans ce qu’il faut qualifier le présent et la pointe d’avenir qui s’y manifeste — monde de papier (qu’il persiste !), de classes (espèce de — !), d’autoroutes et de machines (d’ici qu’elles deviennent inutiles il y a des lustres de lustres), d’identité de soi indubitable (dont le flottement récent est à rapporter aux efforts de biométrie des puissances publiques), etc. — il serait absurde de dénier l’apparition d’une nouveauté, qui s’avère d’ailleurs de plus en plus, savoir la possibilité pour beaucoup de plonger un peu de leur temps libre dans ce qu’il faut bien nommer une vie électronique. Tout n’est pas déjà joué dans les implications que cette irruption fait peser sur les modes de représentation ; après tout, la tentative de tourner l’Internet en un mode avancé de la télévision, tout commercial, ultra-sécurisé, peut bel et bien réussir — non pas que la possibilité d’établir une liberté dans un tel réseau soit perdue, seulement la qualification qui sera nécessaire à ceux qui voudront y participer, sera déterminante, autrement dit la nature de ce réseau libre sera différente selon qu’il sera accessible aux seuls codeurs ou aux simples usagers. Il est remarquable dans ce domaine que les Etats eux-mêmes s’engagent de plus en plus à épauler le secteur privé dans la préservation de ses intérêts : peut-être plus qu’une inclination libérale des politiques publiques, faut-il y voir le signe que la nature des réseaux concerne les intérêts des Etats au même titre que ceux des entreprises ; le contrôle, ou plutôt un impératif de ne pas laisser cette sphère incontrôlable, devenant un enjeu politique crucial dans le cadre de plus en plus manifeste de la démocratie d’opinion. Mais s’il se confirmait en effet que la liberté d’accès et d’opinion se maintienne dans cet environnement textuel que représente la toile (il faudrait discuter sur le fait que c’est autant les commentaires, et la possibilité d’intervenir textuellement sur la qualification des vidéos, sur des sites comme youtube, qui fait l’intérêt de cette version faussement tout-image du réseau), ce qui semble être l’orientation du développement en cours de cette sphère nouvelle d’activité (noosphère ou domaine, bulle ou monde virtuel, répertoire ou catalogue global, finalement le terme importe peu imho, pourvu que l’on garde à l’esprit la nature physique d’un cluster global de machines reliées par des protocoles de communication généralisés, et constitué d’une pile en extension rapide de disques de stockage) ; si cela en effet, alors il faut s’attendre à brève échéance à des bouleversements structurels dans le domaine de la représentation de soi et des autres, et à un élargissement de la notion d’environnement. Certes, il serait plus simple de concevoir que cette nouveauté ne constitue qu’un lieu supplémentaire de sociabilité, grosso modo gouverné par la même normativité que celui de la vie sociale de la cité et de ses forums urbains, et de nier en bloc tout changement de nature induit par le phénomène, un peu à la manière que l’on a eue de nier le désordre climatique dans sa relation à l’activité humaine, où l’influence de l’apparition en Europe du café et des lieux de sa consommation dans la montée en puissance d’aspirations révolutionnaires — on voit très bien la limite de ce genre de déni dans son incapacité chronique à comprendre quoi que ce soit du temps et des changements qui y surviennent. Déjà, l’on apprend que la presse électronique prend le pas sur la presse papier dans la pratique qu’en ont les Européens ; l’on savait aussi que des industries majeures du secteur du divertissement, comme celles de la production et de la diffusion musicale, étaient fortement perturbées par la multiplication des connexions et  l’accélération des débits : il ne serait pas étonnant d’apprendre bientôt que la fréquentation des sites de rencontre excède celle des boites de nuit et que la préférence des usagers dans leurs pratiques amoureuses, suive cet engouement, ni que d’autres domaines comme ceux des Postes et des Télécoms classiques sombrent peu à peu dans une marginalisation croissante, supplantés par le courriel et la VOIP. Des craintes de la très relative préhistoire de l’Internet (il y a une dizaine d’années seulement !) concernant la validité ou plutôt l’impossible validation des connaissances accumulées sur le réseau, tombent devant les succès de plus en plus reconnus de projets comme Wikipedia, sans compter que des projets de deuxième génération, comme Citizendium, intègrent cette contrainte d’une autorégulation plus scrupuleuse des contenus, directement dans les principes de leur fondation. Quant à d’autres craintes de nature plus sécuritaire, sur l’épineux problème de la responsabilisation des usagers, relativement à un sentiment d’anonymat par exemple, il semble qu’elles soient balayées par la vitesse avec laquelle les informations circulent, chacun apprenant vite que le coût de l’anonymat total serait celui, quasiment impossible à supporter pour un particulier, d’une connaissance exhaustive des mécanismes et protocoles du réseau en entier — c’est ainsi que la vague des années passées d’attaques virales ravageuses tend à s’estomper, devant d’une part la prise de conscience, même les usagers les plus basiques, des problèmes de sécurisation de leur poste d’accès, et d’autre part celle symétrique, chez les concepteurs de virus, qu’une impunité totale sera de plus en plus hasardeuse à obtenir.
Il y aurait un leurre à penser que, puisqu’aucune des avanies majeures anticipées au début de l’extension de ce réseau, ne trouve finalement et assez vite son remède efficace, et que dans son ensemble ce domaine nouveau tende à reproduire les mécanismes socio-culturels du monde industrialisé précédant sa mise en place, aucune nouveauté fondamentale ne s’en dégage dans la structuration des représentations du monde chez les individus. Ainsi, de la même façon que des problèmes inattendus ont fait leur apparition dans ce champ à une vitesse déjouant les prévisions communes, tel celui de l’extension éclair (quelques années seulement) et de la généralisation extrême du problème du respect de la propriété intellectuelle — au point que cette difficulté devienne l’un des sujets les plus problématiques et les plus mondialisées du moment, à preuve la valse, en pleine accélération, à échéance de la semaine ou même de la journée, des fusions-acquisitions et des épisodes technologico-juridiques en la matière -, des changements insoupçonnés et très profonds, se jouent dans l’esprit de l’internaute dans ce même domaine, comme l’apparition de l’idée que la propriété intellectuelle même doive cesser de représenter un enjeu économique – comme on le voit dans la croissance du gratuiciel et même de l’open-source, (avec des outillages comme Google Code Search par exemple, intervenant si rapidement qu’ils donnent lieu à des difficultés que, semble-t-il, même leurs concepteurs ne furent à même d’apercevoir, les “pirates” ce jetant sur les bibliothèques de codes pour s’en régaler de failles et astuces de hacking et de cracking divers), et l’ascension fulgurante de portails comme myspace, proposant déjà par dizaines de millions, les auto-productions, de toutes valeurs et intérêts, d’autant de home-studistes en tout genre.
Internet est un monde où non seulement les pratiques devancent plus rapidement la reprise marchande qu’il est possible d’en faire, que dans le monde industriel et de services classiques, mais encore il se pourrait bien qu’il devienne un monde qui déborde définitivement toute reprise commerciale temporellement efficiente. L’on comprend que la question de son contrôle social et politique, inquiète les Etats tout autant que les industries. Il semble évident que dans de telles conditions d’expansion, qui dépassent de plus en plus, et de plus en plus vite, les capacités d’intégration dans la réalité, des pratiques virtuelles, il se pourrait très rapidement que le sentiment d’identité que les individus portent avec eux soient intégralement transférés à cet espace magnétique et textuel, laissant à la rue l’errance des exclus, et une armée de fantômes, qui ne serait plus que l’ombre de son avatar numérique, le phénomène créant de fait une multitude d’univers orphelins, reliés et occasionnellement encore au seul fil ténu d’un protocole de transfert de paquets d’informations au décryptage impossible en dehors de la GUI (Graphic User Interface) qui les provoque.
Dans la perspective d’un tel chaos numérique, il est compréhensible que le rêve de mobilité de la technologie de connexion, soit doucement relayé derrière les impératifs de câblages nouveaux : une foule physique vidée de son contenu identitaire serait beaucoup plus aisément manœuvrable qu’une autre qui, disposant de terminaux portables, serait capable de réconcilier son existence classique à sa nouvelle vie électronique, dans le temps réel d’un repeuplement de la citoyenneté dans l’action — une telle foule excéderait par trop la capacité de tout État et de tout modèle économique à la contrôler un tant soit peu, et représenterait une force révolutionnaire sans précédent, faisant éclater le monde ancien pour de bon, dans la séparation qu’il impose encore des peuples et des langues, et du physicalisme des territoires..
Cependant le rêve de mobilité est une promesse qui a déjà été faite, avec le développement technologique la rendant possible — autre preuve que les évolutions vont plus vite que ce qu’elle laisse prévoir de leurs conséquences sociales — elle est même déjà réalisée pour ce qui est de la téléphonie. Mais tandis qu’apparaît le téléphone mobile de quatrième génération, la mobilité du terminal en entier, avec sa GUI, et le risque social que l’on peut y voir, d’une foule ingouvernable et échangeant plus vite que les autorités ne savent-le comprendre, se voient reporter au profit d’une priorité aux visée clairement commerciale : la fibre optique ou FTTH. Tandis que les capacités moyennes de traitement (conversion, stockage, lecture) des données transférables par les lignes de la norme ADSL2+, qui se généralise, sont déjà excédées par les débits qu’elle atteint (150gb/10gb/jour), l’industrie de l’équipement d’accès se propose encore de multiplier ces quantités par 10 ou 20 pour le débit descendant, et 100 ou 200 pour le débit ascendant, dans l’idée de vendre de la HD, dont on voit bien qu’elle n’a jamais été la préoccupation des internautes (qui utilisent plutôt des formats compressés, MP3, DIVX, etc.).
Il faut craindre qu’encore une fois, à moins d’un tournant répressif sans précédent, en l’absence, semble-t-il, de la simple possibilité définitive d’une protection des contenus quelque peu durable, ces débits seront détournés de leur usage commercial, avec les conséquences sociales suivantes : dans un premier temps le mécanisme de transfert de l’identité des plus jeunes générations sur la toile n’en sera que plus accentué ; mais dans un deuxième temps, celui de la mise en place généralisée d’une couverture de mobilité des terminaux d’accès à ces identités transférées, le retour de bâton insurrectionnel, face à des gouvernements de formes classiques, ou devenues obsolètes par traditionalisme, n’en sera que plus fort…
Décidément, nous vivons une époque formidable ; décidément le politique et le commercial ont la vue basse et courte ; décidément l’avenir promet son lot de surprises certaines… et peut-être trompeuses

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